Chapitre 1 : La méthodologie de l’économie autrichienne.

Support d’étude : Cours d’Ulrich Fromy · École autrichienne d’économie
Chapitre 1 : La méthodologie de l’économie autrichienne.

En bref

Le chapitre répond à une question : comment doit-on faire de l’économie ? La réponse autrichienne est une chaîne de raisonnement :

  1. La valeur d’un bien est subjective : elle dépend de chacun.
  2. Donc on part de l’individu, pas des groupes ni des moyennes.
  3. L’individu agit toujours pour atteindre un but : c’est le point de départ de la théorie.
  4. Donc on déduit les lois économiques de ce principe plutôt que de les tirer de statistiques.
  5. Les humains choisissent, les atomes non : il faut une autre méthode que celle des sciences naturelles.

IMG_4407.jpeg1.1 Le subjectivisme méthodologique

Le problème de départ

D’où vient la valeur d’un bien ? Longtemps, on a cherché une valeur objective, inscrite dans le bien lui-même :

  • les physiocrates (XVIIIe) la plaçaient dans la terre, seule activité vraiment productive ;
  • les classiques (Smith, Ricardo), puis Marx, la plaçaient dans le travail incorporé. Exemple classique : chez des chasseurs, un castor vaut plus qu’un daim s’il demande plus d’heures de chasse.

L’impasse

Le paradoxe de l’eau et du diamant (Adam Smith) : pourquoi l’eau, vitale et abondante, vaut-elle moins qu’un diamant, mais bien plus dans le désert ? La valeur-travail ne l’explique pas.

La révolution marginaliste

Dans les années 1870, trois économistes proposent, indépendamment et presque en même temps, la théorie de l’utilité marginale. Menger, fondateur de l’école autrichienne, en tire la version la plus radicale.

IMG_4408.jpegL’utilité marginale décroissante

La satisfaction tirée d’une unité supplémentaire d’un bien diminue à mesure qu’on en consomme. Le premier verre d’eau d’un assoiffé vaut beaucoup, le dixième presque rien. La valeur s’apprécie donc « à la marge », selon le besoin de l’individu et non selon le travail ou les coûts de production.

Cardinal ou ordinal ?

Reste une question : peut-on mesurer cette satisfaction ? C’est là que Menger se sépare de ses deux contemporains.

IMG_4409.jpegLa théorie de Menger

La valeur n’existe pas dans les biens : elle naît du jugement qu’un individu porte sur un bien comme moyen de satisfaire un besoin personnel. La rareté joue un rôle sans déterminer la valeur. Dans le désert, l’assoiffé préfère l’eau au diamant : ce qui compte est son besoin et son environnement immédiat.

Conséquence

Le prix ne découle pas du seul coût de production. Et comme l’utilité ne se mesure pas objectivement, on ne peut pas en tirer des équilibres calculés, partiels (Jevons) ou globaux (Walras).

À retenir. La valeur n’est pas dans le bien : elle naît du jugement d’un individu, à un moment donné, pour un besoin donné.

1.2 L’individualisme méthodologique

La question

Faut-il comprendre l’économie par les agrégats (totaux, moyennes, statistiques) ou à partir de la plus petite unité sociale, l’individu ? Cette opposition structure la querelle entre économistes dits mainstream (néoclassiques, keynésiens, monétaristes, MMT) et autrichiens.

  • Classiques, marxistes, néoclassiques : on raisonne sur de grands ensembles (travailleurs, capitalistes, propriétaires) ou sur des agents au comportement homogène et prévisible (Walras).
  • Autrichiens : les phénomènes économiques résultent des décisions individuelles, pas d’entités collectives comme les classes.

L’apport de Menger : la double relation

L’individu n’a pas seulement un rapport subjectif aux biens : il a aussi un rapport à lui-même et à son environnement. Trois éléments entrent en jeu.

IMG_4406.jpegLe coût d’opportunité est déjà en germe chez Menger ; Wieser le développe ensuite (chapitre 2.3). Ces éléments changent sans cesse, d’où un subjectivisme dynamique : les choix ne sont figés ni par l’histoire, ni par les institutions, ni par le groupe.

L’enjeu historique

Menger rompt avec l’holisme de l’école historique allemande (Schmoller), qui explique la société par des ensembles. Cette querelle, le Methodenstreit (années 1880), est détaillée au chapitre 5.3.

À retenir. Il n’y a pas de valeur intrinsèque : elle découle toujours du rapport entre un individu et un bien, dans sa situation.

1.3 La praxéologie : l’étude de l’action humaine

L’approche de Menger

Il la qualifie d’« organique et atomistique » : l’économie est la somme des actions et des échanges individuels. Prix et marchés émergent spontanément, sans pouvoir central. Menger préfigure ainsi l’Action humaine de Mises.

Axiomatique et a priori

Un axiome est un point de départ tenu pour vrai sans démonstration expérimentale ; a priori veut dire « avant l’expérience ». Une approche axiomatique déduit ensuite logiquement ses conclusions (exemples du cours : les axiomes d’Euclide et de Peano). Elle s’oppose à l’approche empirico-inductive, qui généralise à partir de cas observés. Exemple du cours : les lois de Newton, dépassées dans certains domaines par la relativité. Le cours en conclut que l’induction garde toujours une part d’incertitude.

L’axiome de l’action humaine (Mises)

L’homme agit, et son action vise une fin. Quatre idées en découlent.

IMG_4410.jpegAmoral, par exemple : le cours cite le besoin d’alcool, qui explique l’action d’un alcoolique sans jugement moral. La praxéologie est aussi neutre sur les fins : elle n’impose aucun but, elle affirme seulement que toute action en poursuit un (le cours parle de « non téléologique »).

Portée

Le cours soutient qu’on peut en déduire des lois économiques universelles et intemporelles, sans accumuler de données. Pour lui, c’est la seule voie qui évite de réduire l’humain à des équations.

À retenir. L’économie autrichienne part d’un fait que personne ne peut nier sans le contredire : l’homme agit pour des buts.

1.4 Le dualisme méthodologique

Deux sujets d’étude, deux méthodes : on n’étudie pas des êtres qui agissent comme on étudie des pierres.

IMG_4411.jpegContre le positivisme

Les autrichiens rejettent l’idée que l’observation et la répétition donnent des lois valables partout : les événements historiques ne se reproduisent pas, car leurs acteurs ont changé. Hayek appelle scientisme cette imitation des sciences naturelles (conférence Nobel de 1974, The Pretence of Knowledge).

Citation à connaître

Rothbard, dans sa préface à Théorie et Histoire de Mises : les êtres humains doivent être étudiés avec une méthode radicalement différente de celle des pierres et des atomes, car il est de leur essence d’agir et de poursuivre des buts.

Statut des données

Statistiques et modèles agrégés sont « au mieux un complément informatif » : ils n’expliqueront jamais l’économie dans son ensemble.

À retenir. Les hommes choisissent et agissent, les atomes non.

Synthèse : autrichiens contre mainstream

Les six points de désaccord du chapitre, tels que le cours les présente.

IMG_4412.jpegVocabulaire clé

  • Utilité marginale : satisfaction d’une unité supplémentaire d’un bien ; elle décroît.
  • Cardinale / ordinale : utilité chiffrée, ou simple classement de préférences.
  • Subjectivisme méthodologique : la valeur vient du jugement de l’individu.
  • Individualisme méthodologique : on explique le social par les actions individuelles.
  • Holisme : on explique par des ensembles (groupes, institutions).
  • Praxéologie : étude formelle de l’action humaine.
  • Axiome : proposition posée comme vraie sans démonstration empirique.
  • Contradiction performative : nier une proposition suppose de l’utiliser.
  • A priori / déductif : on part de principes pour en tirer des conséquences.
  • Empirique / inductif : on généralise à partir d’observations.
  • Positivisme / scientisme : méthode des sciences naturelles appliquée à l’homme.
  • Dualisme méthodologique : méthodes distinctes selon que l’objet agit ou non.
  • Methodenstreit : querelle entre Menger et l’école historique allemande.

Auteurs et ouvrages

  • Menger : Principes d’économie politique (1871)
  • Jevons : The Theory of Political Economy (1871)
  • Walras : Éléments d’économie politique pure(1874-1877)
  • Mises : L’Action humaine (1949) ; Théorie et Histoire
  • Rothbard : préface de Théorie et Histoire
  • Hayek : conférence Nobel de 1974
  • Wieser : coût d’opportunité (chapitre 2.3)

Questions de révision

Pourquoi la valeur-travail est-elle en impasse ?

Elle n’explique pas le paradoxe de l’eau et du diamant ; le marginalisme y répond par l’utilité ressentie à la marge.

Qu’est-ce qui distingue Menger de Walras et Jevons ?

Il refuse la mesure cardinale et la formalisation mathématique au profit d’un subjectivisme ordinal et individualiste.

Pourquoi l’axiome de l’action est-il dit irréfutable ?

Le contredire est déjà agir : c’est une contradiction performative.

Que signifie « amoral » pour la praxéologie ?

Elle explique les moyens employés, sans juger les fins poursuivies.

Pourquoi deux méthodes ?

Les atomes se meuvent sans choisir alors que les hommes changent de buts et d’avis, ce qui rend la prédiction par lois constantes illusoire.

Quel lien entre 1.1 et 1.3 ?

Si la valeur est subjective, seule l’étude de l’action individuelle peut l’expliquer : le subjectivisme appelle la praxéologie.

Regard critique (ajout hors cours)

Ces objections viennent de connaissances générales en histoire de la pensée économique, pas du document.

  • Utilité ordinale. L’opposition cardinal/ordinal est moins tranchée qu’il n’y paraît : la théorie du consommateur dominante est elle-même ordinale depuis les années 1930. Le désaccord autrichien porte davantage sur la formalisation et la mesure.
  • De l’axiome aux lois. Pour les critiques, « l’homme agit » est trop pauvre pour fonder, par la seule logique, des conclusions substantielles (cycles, monnaie) sans hypothèses supplémentaires.
  • Rôle des données. La tradition empiriste (Popper, Friedman) veut qu’une théorie se teste par ses prédictions. Les autrichiens répondent que l’imprévisibilité humaine l’interdit. Le débat reste ouvert.
  • Individualisme et institutions. Les approches institutionnalistes objectent que les préférences sont aussi façonnées par le contexte social, ce que Menger tempère par son subjectivisme dynamique.
  • Le mot « mainstream ». Il est large : la MMT, citée dans le cours, est généralement classée parmi les approches hétérodoxes.

Pièges fréquents

  • Confondre subjectivisme (la valeur dépend de l’individu) et relativisme (tout se vaut) : l’axiome, lui, se veut universel.
  • Croire que la rareté détermine la valeur : chez Menger, elle y contribue sans la fixer.
  • Prendre la rationalité autrichienne pour celle de l’homo economicus : elle n’exige ni perfection ni information complète.
  • Lire « amoral » comme « sans éthique » : cela veut dire « sans jugement sur les fins ».

Fiche réalisée à partir du cours d’Ulrich Fromy sur l’école autrichienne d’économie, chapitre 1.


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