Entre rapport d'étonnement et ethnographie d'un réseau souverain : de la régulation au don circulaire
- Introduction : Le grand malentendu
- I. Le contexte politique : L’illusion du centre
- II. Le triangle de l’éthique numérique : Une contradiction nécessaire
- III. Anthropologie du Zap : Au-delà de Mauss
- IV. Économie : La curation comme produit fini
- Post-scriptum : Le paradoxe du fondateur
Observations sur Nostr, la fin de la gratuité toxique et l’avenir du créateur intellectuel
Introduction : Le grand malentendu
L’histoire qui s’écrit sous nos yeux avec l’émergence de réseaux comme Nostr est souvent mal interprétée. On y voit une niche de technophiles, un repaire de libertariens, ou une simple alternative technique à Twitter. C’est une erreur de perspective. Ce qui se joue là n’est pas seulement une migration technologique, mais un changement de paradigme anthropologique et économique.
En tant que créateur ayant expérimenté les promesses non tenues du Web 1.0 (blogs, Joomla) et les impasses du Web 2.0 (Facebook, édition pure-player), je propose ici une ethnographie de ce nouvel espace. Une analyse en trois temps : politique, structurel et économique.
I. Le contexte politique : L’illusion du centre
La régulation actuelle, incarnée par le DSA (Digital Services Act) en Europe, repose sur une fiction : celle d’un Internet centralisé qu’il suffirait de réguler en s’attaquant aux « Very Large Online Platforms » (VLOP). La question taquine est simple : Comment réguler lorsqu’il n’y a pas de centre ?
L’architecture de Nostr (et du web distribué en général) rend obsolète la notion même de plateforme responsable.
- Centralisé : Un policier surveille un serveur unique.
- Décentralisé : Le policier consulte une carte, perdu face à la multitude des instances.
- Distribué : Le policier est seul, face à un réseau de pairs où chaque nœud est autonome.
Vouloir appliquer des lois pensées pour des géants centralisés à un protocole distribué, c’est comme vouloir réguler la parole humaine en interdisant aux bouches de parler. Le « braconnage » numérique, appris avec Hadopi par une génération entière, a de beaux jours devant lui. La régulation ne tuera pas le réseau ; elle poussera simplement les usagers vers des architectures plus résilientes, transformant chaque utilisateur en un nœud de résistance passive.
II. Le triangle de l’éthique numérique : Une contradiction nécessaire
Pour quiconque s’interroge sur l’avenir d’un web éthique, ignorer la diversité des protocoles décentralisés serait une erreur méthodologique grave. Il n’existe pas une décentralisation, mais trois voies divergentes, chacune portant une vision contradictoire de l’éthique :
| Protocole | Vision de l’Éthique | Modèle de Gouvernance | Risque Principal |
|---|---|---|---|
| AT Protocol (Bluesky) | Éthique “Commerciale” | Centralisation bienveillante. L’éthique est un produit de marque, gérée par des algorithmes de curation. | Retour à un modèle de plateforme classique, où la modération reste descendante (top-down). |
| ActivityPub (Mastodon) | Éthique “Institutionnelle” | Fédéralisme modéré. L’éthique est définie par les administrateurs d’instances (souvent puritains). | Fragmentation en “bulles morales” et censure locale au nom de la sécurité et du confort. |
| Nostr | Éthique “Souveraine” | Distribution totale. L’éthique est individuelle et cryptographique. Pas de centre, pas de censure possible par défaut. | La loi du plus fort, l’absence de filtres, et la responsabilité totale (et parfois lourde) de l’utilisateur. |
La contradiction est flagrante : Comment définir un “réseau social éthique” quand ces trois modèles s’affrontent ?
- Est-ce l’éthique du confort (AT) qui délègue la morale à un algorithme ?
- Est-ce l’éthique de la communauté fermée (ActivityPub) qui exclut pour protéger ?
- Ou est-ce l’éthique de la liberté radicale (Nostr) qui accepte le chaos comme prix de la souveraineté ?
On ne peut pas répondre à cette question en restant dans son camp. L’éthique numérique ne se décrète pas dans l’abstrait ; elle se teste dans la friction de ces modèles. Ignorer Nostr dans cette équation, c’est comme essayer de comprendre la démocratie en n’étudiant que les monarchies constitutionnelles. C’est occulter la seule variable qui remet en cause la nécessité même d’un “gouvernement” de la donnée.
III. Anthropologie du Zap : Au-delà de Mauss
L’arrivée des micro-transactions natives (Zaps) bouleverse la sociologie du web. Jusqu’ici, l’Occident vivait sous le mythe de la gratuité. Un mythe toxique, car si l’utilisateur ne paie pas, c’est qu’il est le produit (vente de données, attention revendue).
Nostr introduit une culture de la micro-rémunération directe, rappelant certains modèles asiatiques (WeChat, Line) où la frontière entre lien social et échange monétaire est plus fluide. Mais attention à l’angélisme. Comme l’a montré Marcel Mauss dans Essai sur le don, le don n’est jamais gratuit : il crée une dette, une obligation de rendre, et souvent une hiérarchie.
- Le Zap peut devenir une monnaie de pouvoir social.
- Il peut transformer l’interaction en transaction pure.
Cependant, une voie de sortie existe : la circularité du don.
« Pas la peine de me remercier moi. Juste, un jour, quand tu en auras la possibilité, fais pareil pour quelqu’un d’autre. »
Cette philosophie, proche de l’adage talmudique « Qui sauve un homme sauve le monde entier », transforme le Zap. Il n’est plus une dette envers un individu, mais un carburant pour la communauté. Je reçois, je crée, je donne à un tiers. La boucle ne se ferme pas, elle s’étend. C’est la fin du compte comptable pour entrer dans la chaîne de solidarité.
IV. Économie : La curation comme produit fini
Pour le créateur intellectuel déçu par les modèles précédents, Nostr offre une innovation majeure : la monétisation de la curation.
Jusqu’à présent, la veille, le tri et la synthèse étaient des activités invisibles, faites « pour la gloire » ou pour entretenir sa réputation. C’était du travail gratuit. Avec Nostr, le contenu peut être nativement verrouillé ou soutenu par des Zaps.
- Le lecteur ne paie pas pour l’information brute (disponible partout), mais pour le temps gagné et la confiance accordée au curateur.
- C’est Patreon inscrit dans le code : pas de site tiers, pas de formulaire CB, juste un clic pour débloquer une valeur.
La loi économique reste dure : on ne s’enrichira pas massivement avec du contenu intellectuel de niche. Mais on peut y trouver une viabilité. Si 500 lecteurs fidèles paient quelques centimes pour une veille quotidienne de qualité, le créateur peut produire librement, sans dépendre du « Reach » massif ni de la publicité intrusive.
Post-scriptum : Le paradoxe du fondateur
Je publie cette analyse, incluant ce constat contradictoire, pour une communauté #Nostfr d’environ 70 personnes. Soyons lucides : à cette échelle, cela ressemble encore à du « travail gratuit ». Un acte militant. Une contribution bénévole à la réflexion collective.
Pourtant, c’est peut-être là que réside la clé de voûte de tout l’édifice. On ne peut pas se poser sérieusement la question « Qu’est-ce qu’un réseau social éthique ? » sans considérer Nostr comme une variable indispensable dans l’équation.
Ignorer Nostr, c’est accepter que l’éthique numérique reste un vœu pieux confiné à des chartes de bonnes intentions rédigées par des géants centralisés. Intégrer Nostr, c’est accepter que l’éthique doit d’abord être technique (protocole ouvert), économique (valeur directe) et sociale (souveraineté individuelle) avant de devenir politique.
Ce travail d’écriture n’est donc pas une perte de temps. C’est la preuve par l’exemple que la première étape de tout système décentralisé est toujours un acte de foi et de contribution désintéressée. C’est le « premier Zap » moral que l’on envoie au futur, en espérant que la circularité finira par prendre le relais.
Si l’éthique a un prix, c’est souvent celui de construire soi-même la place du village global où elle pourra enfin s’échanger.
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