Le pouls du progrès
- Du vivant aux outils, la continuité de la complexification
- La dynamique sous le phénomène et son évolution
- Renouer le nœud gordien de la connaissance
- Assimiler et avancer
- Ressources
Récemment, je suis tombé sur un ouvrage dont le titre a attiré ma curiosité : « Le phénomène humain ». Dans cet essai quelque peu audacieux, Pierre Teilhard de Chardin, géologue et paléontologue de profession, nous propose une lecture – et une projection – de l’évolution basée sur la façon dont les organisations se sont complexifiées. Et le terme d’organisation ici ne concerne pas seulement les hommes, ou même toutes les formes de vie, mais inclut tout ce qui est fait de matière d’un côté, et va explorer la complexification de la conscience de l’autre…
Au fil de son ouvrage, Teilhard de Chardin s’appuie sur une série de phénomènes évolutifs bien réels — de la physique des molécules à la biologie des organismes — qu’il articule dans une synthèse inédite que nous allons parcourir à présent.
Du vivant aux outils, la continuité de la complexification
Du monde physique au monde vivant
Teilhard de Chardin décrit une histoire où la matière s’assemble par paliers successifs : des particules aux atomes, puis des molécules aux « méga-molécules ». À chaque étape, les éléments se regroupent autour d’un cœur pour former un tout supérieur, doté de propriétés inédites.
Pour expliquer cette dynamique, Teilhard formule dès les années 1930 l’idée d’un « Dedans » de la matière : une logique interne d’organisation. C’est une intuition visionnaire. Bien avant la théorie de l’information ou la physique quantique moderne, il pressent que la réalité ne se réduit pas à de la matière inerte, mais repose sur un tissu d’énergie et d’information.
Expliquer le passage des molécules à des organismes bien vivants reste un défi d’actualité. Pour Teilhard, ce passage ressemble au phénomène d’ébullition de l’eau. À force de chauffer, l’eau accumule de l’énergie jusqu’à franchir un seuil critique où elle change brutalement d’état pour devenir vapeur. De la même façon, la matière se complexifie jusqu’à ce point de rupture où elle « s’allume » et devient vivante… Une sorte de point d’ébullition de l’information.
Une fois la cellule née, l’évolution s’accélère : la vie se multiplie, varie, brasse ses gènes par la sexualité, puis s’associe en organismes complexes. Ce cumul de coopérations pousse la conscience toujours plus haut, des premiers organismes jusqu’à l’humain et aux sociétés modernes.
Du vivant à la société : l’importance de l’identité
Maintenant, Teilhard nous montre que ce processus n’aurait jamais pu se maintenir jusqu’à présent si chaque individu ne conservait pas son identité propre. Dans le processus, il est constamment relégué au statut de simple chaînon du groupe dont il est membre. Sans préservation de son individualité – ce qui le distingue des autres – le système dans son ensemble s’homogénéise, se disperse, et finit par s’éteindre.
Cette préservation de l’identité se retrouve autant au sein de l’organisme (comme le corps humain) que des sociétés : le développement de la vie se traduit par une augmentation constante du nombre d’organes avec chacun leur spécialisation. Nous le retrouvons de la même façon dans la division humaine du travail, avec la spécialisation des métiers, et plus tard, dans la spécialisation de nos outils de travail.
Et ce n’est pas fini…
« L’Homme, non pas centre statique du Monde — comme il s’est cru longtemps ; mais axe et flèche de l’Évolution — ce qui est bien plus beau. » — Pierre Teilhard de Chardin
Le phénomène se prolonge au-delà des hommes. Richard M. Stallman a débuté son aventure d’apôtre du logiciel libre au MIT. Si l’une de ses motivations était d’utiliser librement l’imprimante du bureau (ou de se réapproprier l’outil), une autre était le hacking. Cette philosophie du détournement est l’art d’arracher un outil à sa fonction unique pour en explorer tout le potentiel latent (comme plier une feuille de papier pour en faire un avion).
Cette volonté de décloisonner la technologie a façonné toute l’histoire de l’informatique moderne. Nous sommes rapidement passés d’outils dédiés à une seule tâche à des architectures intrinsèquement généralistes. Un système d’exploitation, une suite bureautique ou un CRM moderne ne sont pas de simples outils spécialisés : ce sont des plateformes conçues pour orchestrer des dizaines de fonctionnalités distinctes et s’adapter à des besoins imprévus.
Comme nous l’avions entraperçu dans notre précédent article sur la véranda intellectuelle, l’homme, qui s’était spécialisé au fil de la division du travail, redevient généraliste en s’appuyant sur ces environnements informatiques.
Et par le hacking, Stallman préfigurait déjà dans les années 1980 ce que l’Intelligence Artificielle a poussé à l’échelle industrielle aujourd’hui : les outils ne se cantonnent plus à une spécialité, mais se généralisent.
L’IA continue de pousser ce mouvement à son paroxysme, et franchit un seuil qualitatif pour devenir un méta-outil généraliste. Elle ne se contente plus de nous assister dans une tâche précise ; elle est désormais capable de manipuler elle-même des outils spécialisés pour accomplir des objectifs complexes. L’IA devient ainsi l’extension naturelle non plus seulement de nos bras ou de notre mémoire, mais de notre capacité d’arbitrage intellectuel.
La dynamique sous le phénomène et son évolution
Une dynamique qui se répète
Dans Le Phénomène humain, Teilhard décrit l’évolution biologique comme un processus itératif qui alterne des phases de divergence, puis de convergence. Les phases de divergence correspondent à des périodes de spécialisation et d’expérimentation, tandis qu’en phase de convergence, les nouvelles acquisitions sont intégrées et consolidées.
Nous y retrouvons un cycle d’apprentissage itératif : nous généralisons, puis nous explorons de nouvelles spécialités, qui vont à leur tour consolider le socle des acquis en vue d’une nouvelle phase d’exploration. Ce que nous évoquions pour l’IA à l’instant n’est que le prolongement de ce phénomène.
Pour l’ensemble des êtres vivants, cette base de l’évolution se retrouve au niveau des gènes. Pour les hommes, elle se prolonge dans les traditions, au travers de l’art, des livres, etc. Typiquement, c’est une explication tout à fait plausible à l’importance des textes anciens (notamment grecs) durant des périodes comme la Renaissance (ou plus généralement, dans l’éducation), comme fondation pour de nombreux progrès scientifiques.
Par extrapolation, nous pouvons en déduire que, de la même façon, la tradition constitue une sorte de substrat sur lequel repose la morale, qui va elle-même guider la façon dont nous progressons. C’est ce que Teilhard de Chardin appelle la « noosphère », ou sphère de tout le savoir partagé (éducation, culture, morale, traditions,…).
Le cycle d’évolution … agile ?
Les réflexions de Teilhard de Chardin l’ont amené très loin, jusqu’à envisager des concepts difficiles à démontrer. Pourtant, l’intuition centrale qu’il décrivait — cette alternance continue entre exploration et consolidation — repose sur un mécanisme fondamental formalisé plus tard par le philosophe des sciences Karl Popper.
« De l’amibe à Einstein, il n’y a qu’un pas (…) nous tentons de résoudre nos problèmes par la méthode des essais et de l’élimination des erreurs. » – Karl Popper, La connaissance objective.
En posant les bases de l’épistémologie évolutionniste (qui applique la théorie de l’évolution au champ des idées), Popper démontre que la recherche scientifique, l’apprentissage humain et l’évolution biologique partagent le même moteur adaptatif : une forme de sélection naturelle consistant en l’élimination des erreurs par l’expérimentation, puis le progrès par l’assimilation.
Ce cycle général d’apprentissage par expérimentation, évaluation, puis intégration et mise en pratique que nous appliquons dans nos organisations n’est que la traduction opérationnelle de cette loi d’adaptation. Il se retrouve au cœur des méthodes de projet et du Lean, que nous avons déjà explorée dans notre longue série sur les méthodes agiles, le PDCA (Plan, Do, Check, Act). Celui-ci part d’un objectif clair – le but à atteindre – et se déroule en quatre étapes :
- nous commençons par capitaliser sur les acquis par la pratique répétée (comme les katas des arts martiaux), ce qui constitue le socle de départ ;
- nous explorons ensuite de nouvelles possibilités, ce qui constitue l’expérimentation ;
- nous menons ensuite une évaluation critique des résultats et tirons les leçons de l’expérimentation, c’est l’assimilation ;
- enfin, nous faisons évoluer nos processus et nos méthodes de travail, qui constituent notre socle, dans une démarche d’intégration et de stabilisation.
Au-delà de l’optimisation de nos processus d’entreprise, les méthodes agiles nous mènent en fin de compte à appliquer – sans forcément le savoir ! – le mécanisme d’adaptation le plus universel qui soit.
Et quand les outils alimentent leur propre croissance ?
Lorsque nous travaillons dans l’informatique, nous sommes aux premières loges pour observer un phénomène propre aux nouvelles technologies. Celles-ci génèrent elles-mêmes les instruments qui permettent d’innover encore plus vite, formant ainsi une boucle de rétroaction positive : chaque apport accroît toujours plus le progrès technologique.
« Une analyse de l’histoire des technologies montre que le changement technologique est exponentiel, contrairement à la vue linéaire intuitive du sens commun. » — Ray Kurzweil
Bien qu’elle soit encore confrontée à quelques défis – contraintes énergétiques, matérielles, et de souveraineté des données – l’IA nous amène naturellement au point culminant de ce phénomène. Elle est en effet manifestement capable de s’améliorer par elle-même… Plus nous échangeons avec elle, plus elle s’alimente, pour s’adapter à nos besoins et plus elle progresse.
« L’accélérationnisme ne consiste pas à remplacer les humains par des robots. Plus de technologie signifie plus d’humains, plus de prospérité, et davantage de capacités démultipliées par l’IA. » – Garry Tan
Cet accélérationnisme est l’observation d’un fait matériel qu’il convient de comprendre : la technologie tend à devenir un système auto-amplificateur, qui pourra ainsi devenir le levier du progrès futur : *« Nous pensons que nous devrions placer l’intelligence et l’énergie dans une boucle de rétroaction positive, et les propulser toutes deux vers l’infini. »* – Marc Andreessen
Renouer le nœud gordien de la connaissance
Un effet de la standardisation à ne pas négliger…
Lorsque les appareils photos numériques sont apparus, beaucoup de gens doutaient qu’ils détrôneraient les appareils argentiques. Parmi eux se trouvait Kodak… qui a depuis quasiment disparu des radars. À chaque révolution industrielle, ce phénomène implicite accompagne l’assimilation des nouvelles technologies, et l’IA ne fera pas exception.
Dans les cycles de Teilhard de Chardin se trouve précisément l’étape de standardisation au moment même où ce qui a été validé par l’évolution intègre le socle. Par exemple, nous n’avons plus à nous soucier de faire battre notre cœur. Et puisque nous avons évoqué le PDCA, la phase de standardisation des processus possède aussi son élimination du gaspillage, le « muda ».
Nous devons donc rester lucides : en montant en puissance, l’IA finira par entraîner la disparition de nombreuses professions, assimilées et digérées par l’automatisation, tout en ouvrant la voie à de nouvelles spécialisations.
…Mais ce n’est pas une fatalité
L’élimination du gaspillage dans les cycles du PDCA doit justement nous permettre de nous concentrer sur de nouvelles expérimentations, et ainsi continuer d’améliorer l’organisation de l’entreprise. Et chaque révolution industrielle a apporté son lot de nouvelles opportunités (il suffit de voir les progrès en Occident au cours du XIXè siècle pour s’en convaincre).
Selon toute vraisemblance, nous sommes actuellement dans une phase du cycle où il n’est plus question de se spécialiser, mais bien d’assimiler et intégrer tout ce que nous avons exploré jusqu’à présent. En son temps, Nietzsche faisait la même réflexion concernant les textes grecs de l’Antiquité : « La tâche, à présent, n’est pas de dénouer le nœud gordien de la culture grecque, comme le fit Alexandre, et d’en laisser flotter les bouts à tous vents, mais de le renouer après qu’il a été dénoué. » — Friedrich Nietzsche.
Assimiler et avancer
Dans l’univers de Gunnm Last Order, le monde passe par une ère glaciaire. Une scène située pendant cette période montre un scientifique enseignant à des enfants la philosophie, la mécanique quantique, les sciences appliquées, et d’autres sujets que nous découvrons aujourd’hui soit à l’âge adulte soit au travers de cursus très spécialisés.
Il est temps d’assimiler et de synthétiser l’immense masse de connaissances explorées lors des dernières décennies. Et s’il nous paraît encore difficile de l’enseigner à nos enfants, c’est parce que d’une part nous n’avons pas encore exploité la pleine puissance de l’IA dans l’éducation ; et d’autre part, nous sous-estimons la curiosité et l’imagination des enfants.
En renouant ce qui a été dénoué, nous pourrons consolider le socle nécessaire pour nous préparer aux nouvelles spécialisations, et répondre aux besoins de demain, et à la conquête de nouveaux domaines… comme la colonisation martienne ?
Ressources
- Le phénomène humain, de Pierre Teilhard de Chardin.
- La connaissance objective, de Karl Popper.
- The Toyota Way, de Jeffrey K. Liker.
- La Loi des rendements accélérés, de Ray Kurzweil.
- Citation de Garry Tan, issue d’une publication X du 21 juillet 2023.
- Le Manifeste techno-optimiste, de Marc Andreessen.
- Quatrième Considération inactuelle, Richard Wagner à Bayreuth, de Friedrich Nietzsche.
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