Nostr, le réseau social sans autorité centrale

La souveraineté individuelle sur Internet fait face à de nombreux défis, dont un certains nombre ont été relevés avec succès, et le meilleur exemple en est Nostr.
Nostr, le réseau social sans autorité centrale

Au cours de nos précédents articles, nous avons pu explorer quelques aspects de Bitcoin, la seule monnaie dont les utilisateurs maîtrisent la moindre unité de valeur en leur possession. Lors de notre second article de cette série, nous avions vu que certaines de ses technologies pouvaient être réemployées à d’autres applications, comme le wallet – le portefeuille crypto – en tant que portefeuille d’identité.

Ces applications permettent de tirer parti de cette force de Bitcoin qui est de préserver au mieux la souveraineté des individus sur internet. Ces technologies peuvent être réutilisées de façon quelque peu plus ambitieuse, ce que nous allons voir cette fois-ci avec Nostr, alias « Notes and Other Stuff Transmitted by Relays », ou les notes et autres transmis par des relais…

Mais… qu’est-ce que Nostr ?

Le protocole

Nostr est un réseau, ou plutôt un protocole de réseau décentralisé, fonctionnant comme celui de Bitcoin. Au lieu de transactions, les données transmises et propagées sur le réseau sont des messages en JSON signés grâce à la clé privée de l’envoyeur. Ces messages respectent un format standardisé selon des propositions d’amélioration de Nostr, les « NIP », qui fonctionnent sur le même principe que les BIP que nous avons croisés pour Bitcoin.

Nos messages transitent ensuite sur le réseau via des relais : nous lui envoyons notre message, puis il se charge ensuite de le transmettre aux autres nœuds du réseau. La plupart des clients Nostr (que nous allons explorer plus loin) nous permettent d’ailleurs d’enregistrer des relais comme points d’accès au réseau Nostr. Ceux-ci contiennent notamment une liste de comptes suivi, dont ils relaient les messages et publications sur le reste du réseau, comme les articles de votre serviteur.

Échanger des messages sur le réseau

Nous l’avons vu, la clé privée permet de chiffrer nos messages, donc d’accéder au réseau en écriture : un message peut être une note (comme sur n’importe quel réseau social), un article (avec une mise en forme plus élaborée), des réactions à d’autres publications (des « j’aime » un peu plus enrichis, avec un choix d’émoticônes), etc. Ce système de signature permet de garantir l’auteur des messages envoyés. Nous pouvons également nous authentifier avec notre clé publique, cette fois-ci pour accéder au réseau en lecture seule.

Nous l’avions vu avec Bitcoin, être réellement propriétaire de ses Bitcoins nécessite d’être seul propriétaire de la « seed », la fameuse chaîne de 12 ou 24 mots. Ici, nous sommes uniquement en possession d’une paire de clé privée et public. Sur Nostr, cette clé privée fait directement office de racine de notre identité : cette clé est générée et stockée uniquement en local.

La grande variété des clients

Quand nous parlons de « protocole », nous parlons d’une technologie qui peut être « implémentée », c’est-à-dire que des applications peuvent être développées pour en tirer tout le bénéfice. Or, Nostr est un protocole avant tout, fournissant une base sur laquelle développer ses propres moyens de connexion : les clients Nostr.

Cette particularité fait que de nombreuses applications furent développées avec le temps, insistant sur différentes qualités du réseau, exploitant diverses propositions du protocole (les NIP) pour l’étendre dans diverses directions. Par exemple, Yakihonne met l’accent sur la rédaction d’articles, Fountain permet de retrouver des podcasts sur le réseau, ou Decent Newsroom propose une interface structurée comme une page d’accueil de magazine en ligne.

La philosophie des zaps

Sur Nostr, chaque message peut être soutenu via un mécanisme de zap : il est possible d’envoyer des Bitcoins - dès un satoshi, qui représente un cent-millionième (1 satoshi = 0,00000001 btc). L’idée ici est que même de micro-contributions peuvent être soutenues en fonction de la valeur qu’elles ont apportées aux lecteurs. Ceux-ci pourrons alors dépenser l’équivalent de quelques centimes d’euros uniquement pour manifester leur intérêt pour une note ou un article qui les aura intéressés. Cet intérêt sera de plus public, ce qui va donc contribuer à l’effet social de la petite contribution. 

Pour cela, Nostr permet de créer une adresse NWC (pour « Nostr Wallet Connect »), qui permet de réaliser les transactions Bitcoin sur Lightning, un protocole « off-chain » de Bitcoin dont nous avons déjà parlé, sans jamais accéder à notre portefeuille. Cette adresse exploitera ainsi les qualités du réseau Lightning pour permettre nos micropaiements quasiment de manière instantanée, sans jamais voir notre portefeuille, et encore moins son solde.

Il est à noter cependant que certains fournisseurs de portefeuille Lightning spécialisés pour le réseau Nostr (donc fournissant nativement une adresse NWC) vont parfois prélever une commission sur la transaction. Celle-ci pourra être un petit pourcentage pour certains clients, ou fixe et de quelques satoshis. Sur une transaction de 1 ou 2 satoshis, un pourcentage nous amène à manipuler des milli-satoshis, donc des montants qui deviennent vraiment infinitésimaux. Ceux-ci peuvent être plus complexes à gérer, mais cela est toujours mieux que d’avoir à payer un montant fixe (par exemple 1 satoshi) pour envoyer un soutien de 1 ou 2 satoshis sur une note… Question de point de vue.

Limites de Nostr

Cependant, Nostr n’est pas non plus parfait, et possède quelques limites dont il faut être conscient lorsque nous l’utilisons.

Un volume parfois limité

Tout d’abord, les contenus volumineux — les fichiers audio que l’on trouve par exemple sur Fountain, ou les vidéos — ne transitent généralement pas directement par le réseau Nostr lui-même. Celui-ci est conçu pour transporter des messages relativement légers. Les fichiers lourds sont donc le plus souvent hébergés ailleurs, sur des services de stockage en ligne spécialisés (des espaces de stockage d’objets, comme ceux proposés par Amazon ou d’autres prestataires). Cela signifie que la note que nous lisons reste bien décentralisée, mais le média qui l’accompagne dépend encore, dans la plupart des cas, d’un service tiers. Si ce service disparaît ou devient inaccessible, le lien vers le fichier peut se briser, même si le texte de la note continue d’exister.

L’ergonomie n’était pas la première priorité

Ensuite, les clients restent, dans l’ensemble, moins aboutis et moins intuitifs que les grandes plateformes auxquelles nous sommes habitués, comme Facebook ou X. L’expérience peut sembler un peu déroutante au début : le choix des relais, la clé d’identité, l’interface un peu moins soignée,… La prise en main demande un petit effort.

Lorsque les relais ne relaient pas

Sur Nostr, les relais n’ont pas l’obligation d’être disponibles 24h/24 et 7j/7. Le réseau est conçu de telle sorte qu’il supporte les services discontinus. Pour les utilisateurs, cela signifie par contre que nous pouvons observer des défaillances : messages qui ne s’affichent pas, transactions bloquées, voire fonds disparaissant temporairement… De même, certaines combinaisons de portefeuilles et d’applications rendent l’envoi de zaps plus capricieux qu’il ne devrait l’être. Ces aléas nuisent à la fluidité de l’expérience et peuvent laisser une impression d’instabilité.

Le stade ultime de la souveraineté sur Nostr

Nostr est un réseau décentralisé, car n’importe qui peut créer et posséder son propre nœud. Pour qui sait utiliser Linux en ligne de commande, il est possible de déployer Nostr sur un serveur relativement léger : le relai consomme peu de ressources notamment parce que les messages que véhicule le réseau se constituent de texte.

Le serveur devra ensuite être enregistré auprès du réseau, de sorte que n’importe quel utilisateur puisse l’enregistrer comme cible pour envoyer ses messages, et comme source pour y découvrir de nouvelles publications. La démarche n’est pas d’une extrême complexité, mais nécessite quand même quelques notions sur Linux, la ligne de commande, et la gestion d’un serveur : idéalement disponible 24h/24, il nécessite de gérer les mises à jour (notamment de sécurité, pour traiter d’éventuelles failles au plus tôt) et les pannes du système ou de la machine.

Un protocole encore jeune…

Enfin, il ne faut pas perdre de vue que Nostr reste un réseau encore jeune et relativement peu connu du grand public. La communauté grandit, les outils s’améliorent, mais nous ne sommes pas encore au niveau de maturité des plateformes qui comptent des centaines de millions d’utilisateurs. Cela implique moins de contenu, moins de diversité parfois, et un écosystème encore en construction.

…Mais en pleine croissance

Bien que ces limites soient réelles, la communauté autour de Nostr est très dynamique et créative, avec des contributions régulières et plein de projets intéressants.

Comment débuter sur Nostr

Conscients des limites à l’ergonomie de leurs applications, les fournisseurs de clients ont développé de véritables tutoriels expliquant pas à pas comment démarrer sur Nostr. Certains ont même développé un parcours de démarrage facilitant grandement les premières étapes clés de génération et récupération de son identité, d’enregistrement de quelques relais à partir d’une liste filtrée selon des centres d’intérêt fournis au préalable, voire jusqu’à la création du portefeuille NWC.

Certains membre de la communauté fournissent eux-mêmes des tutoriels pour faciliter la prise en main du réseau à leur entourage, amis, clients…

Nostr IA

Sur Nostr, l’IA n’est pas en reste. Il existe déjà des solutions permettant aux agents d’avoir leurs propres clés, et donc leur propre identité, et de publier du contenu sur le réseau.

Nous voyons déjà apparaître des espaces concrets où humains et agents travaillent côte à côte. Buzz, la plateforme ouverte développée par Block, permet aux agents de participer aux discussions, de contribuer à des projets et d’automatiser certaines tâches au sein d’un espace de travail partagé, tout en conservant leur propre identité et des permissions clairement définies. Clawstr, de son côté, propose un réseau social conçu spécifiquement pour les agents : ils y échangent, débattent et construisent des communautés. Des initiatives comme Agentry s’appuient quant à elles sur Nostr pour donner aux agents une identité souveraine, portable et résistante à la censure.

Pour les utilisateurs, cela ouvre la possibilité d’interagir avec des agents de manière plus ouverte et plus durable. Nous pouvons les rejoindre dans des espaces partagés, leur confier des tâches ou collaborer avec eux sans être prisonniers d’une seule plateforme. L’identité portable et la résistance à la censure que Nostr apporte aux agents profitent aussi à ceux qui les emploient ou travaillent à leurs côtés.

Nostr extensible

Même sans parler d’IA, Nostr ne se limite pas aux notes et aux conversations. Plusieurs projets montrent déjà comment le protocole peut servir de socle à des usages plus riches, tout en restant fidèle à ses principes d’ouverture et de contrôle par l’utilisateur.

Ainsi, ngit (et le protocole GRASP qui l’accompagne) permet d’héberger des dépôts de code de manière décentralisée. Les informations sur l’état d’un projet, les propositions de modifications ou les discussions techniques circulent sous forme d’événements signés sur le réseau. Nous pouvons cloner, contribuer ou suivre un dépôt sans dépendre d’une plateforme unique comme GitHub. De son côté, nostr-cms offre un système de gestion de contenu adapté aux associations, aux groupes ou aux organisateurs d’événements : il permet de publier des articles, de gérer un calendrier, d’accepter des inscriptions et d’intégrer les pourboires en bitcoin, le tout en s’appuyant sur Nostr pour stocker et diffuser les données.

Enfin, des outils plus accessibles comme npub.pro simplifient la création de sites web personnels à partir du contenu déjà publié sur le réseau. En quelques clics, nous pouvons choisir un thème, organiser nos notes ou articles longs, et disposer d’un site soigné qui reste lié à notre identité Nostr. Ces solutions illustrent une même dynamique : plutôt que de reconstruire des silos, elles étendent les possibilités du protocole tout en laissant à chacun la maîtrise de ses données et de son identité.

Une technologie en mouvement

Nostr est un protocole en pleine évolution, porté par une communauté qui apprend et améliore les outils au fur et à mesure. De nombreux autres exemples d’utilisation, extensions, voire détournements peuvent être trouvés sur Internet. Nous avions par exemple évoqué une extension dans un ancien article, sur Knowzy pour le marketing digital).

Pour qui accepte cette phase de construction, les avantages — propriété de son identité, résistance à la censure, interopérabilité — compensent largement ces frictions temporaires.

Ressources


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