Quand la méthode Produit rencontre la science de l'action
- Ludwig von Mises et l’Action Humaine
- La praxéologie : l’étude logique de nos choix
- La catallactique : la logique du marché
- Les grandes fonctions catallactiques
- La fonction d’entrepreneur et la démarche Produit
- L’apport de la praxéologie aux métiers du Produit va bien au-delà d’un simple parallèle
- Un ancrage logique pour notre posture Produit
- Ressources
Au quotidien, nos métiers de la gestion de Produit (Product Managers, Product Owners) nous amènent à faire pivoter des idées en fonctionnalités concrètes. Notre démarche s’inscrit toujours dans le cadre de la stratégie d’entreprise, sous le respect de contraintes techniques, et repose sur une analyse minutieuse des besoins utilisateurs. Enfin, notre démarche repose sur l’expérimentation constante, dans le but de lever les incertitudes, valider nos hypothèses, et finalement tendre vers le Produit idéal pour répondre aux attentes des utilisateurs…
Ces derniers mois, j’ai passé un certain temps à lire et étudier l’Action humaine, de Ludwig von Mises. Et j’ai été frappé par les parallèles entre la praxéologie qu’il y formalise et la démarche produit : derrière ce concept se trouve la mécanique fondamentale poussant un utilisateur à adopter un produit plutôt qu’un autre.
Nous allons donc explorer la pensée de cet auteur majeur, comprendre ce qu’est la praxéologie et la catallactique, détailler les grandes fonctions du marché, et voir comment cette rigueur logique peut enrichir notre posture au sein des équipes Produit.
Ludwig von Mises et l’Action Humaine
Pour comprendre ce traité majeur d’économie, il convient de situer son auteur. Ludwig von Mises commença ses études d’économie à Vienne, au début du XXe siècle. Influencé par Carl Menger (dont nous avons déjà parlé il y a quelques mois **), il a traversé les grandes crises de cette époque, l’amenant à nous livrer en 1949 son chef d’œuvre : L’Action Humaine. Ce traité ne propose pas de courbes statistiques ou d’équations complexes, mais reconstruit la science économique à partir d’un principe unique : l’action intentionnelle de l’individu. Mises y pose ainsi une analyse complète de la propriété privée, de la division du travail, de la monnaie et de la relation particulière entre entrepreneurs et consommateurs, que nous aurons l’occasion de développer par la suite.
Mises en est arrivé à la rédaction de ce traité face à la montée du socialisme en tant que doctrine mettant l’État en possession de l’ensemble des moyens de production, supprimant ainsi la propriété privée. Or, il démontre que, sans propriété privée, il n’y a pas de marché libre ni de vrais prix. Les décideurs se retrouvent alors aveugles face aux besoins réels des consommateurs (peut-être nos futurs utilisateurs) et au gaspillage (comme les fonctionnalités inutilisées de nos applications).
Mises s’opposait également fermement au « scientisme », cette tendance à vouloir modéliser les êtres humains comme des molécules réagissant de manière prévisible à des stimuli. Pour lui, l’économie ne peut se réduire à des mathématiques, car elle repose sur des choix humains subjectifs.
La praxéologie : l’étude logique de nos choix
Ce terme technique désigne la science de l’action humaine intentionnelle (c’est-à-dire volontaire). Contrairement à la psychologie (qui cherche à comprendre les événements internes poussant un individu à agir) ou à l’histoire (qui analyse des événements passés dans leur contexte unique), la praxéologie étudie la structure logique de l’action elle-même, de manière isolée de toute influence extérieure.
Selon Mises, trois conditions doivent être réunies pour qu’un individu passe à l’action :
- Un sentiment d’insatisfaction ou une gêne actuelle ;
- Le souhait d’améliorer sa condition (la recherche subjective d’un futur meilleur) ;
- La capacité d’agir, c’est-à-dire la conviction que son action peut réduire cette gêne.
La praxéologie repose sur une méthode dite « a priori » : elle part d’une idée fondamentale et incontestable selon laquelle « l’homme agit de façon intentionnelle » et en déduit logiquement des théorèmes, à la manière des mathématiques.
Nous observons alors que, pour saisir la réalité, l’esprit humain s’appuie sur deux principes :
- La téléologie, qui consiste à comprendre l’action en se demandant dans quel but l’individu agit. En partant du principe qu’une personne agit pour une raison précise (améliorer sa condition), on peut partir de celle-ci pour comprendre son action.
- La causalité : comprendre la relation de cause à effet qui permet d’intervenir sur le monde pour atteindre ce but. Autrement dit, le fait d’être persuadé que son action permet à une personne de se créer un meilleur futur implique un lien entre l’action et son résultat.
Par exemple, si nous cuisinons, c’est pour pouvoir manger un repas ensuite (qui calmera notre faim). Nous comprenons alors la logique de notre action (cuisiner), par rapport à sa finalité (ne plus avoir faim), grâce au lien de causalité entre les deux (le fait de pouvoir manger).
La catallactique : la logique du marché
Si la praxéologie étudie toute action humaine en général, la catallactique représente sa branche spécifique dédiée aux phénomènes de marché. Nous avons déjà parcouru ce lieu au travers d’une petite série d’articles – dont voici le premier () – nous permettant de le voir comme celui des échanges économiques.
La catallactique est l’analyse des actions ainsi conduites sur la base des échanges et du calcul monétaire. Elle cherche à comprendre comment se déterminent les taux d’échange entre les entrepreneurs et consommateurs (c’est-à-dire les prix de vente des produits), en remontant depuis les choix des individus jusqu’à la dynamique globale du marché. Ainsi, c’est parce que nous sommes prêts – en tant que consommateurs – à payer un prix donné pour un produit donné que ce produit peut être vendu à ce prix.
Sur le marché, la monnaie sert de moyen d’échange généralisé et permet le calcul économique. Ce calcul n’attribue pas une valeur intrinsèque aux objets, car la valeur est toujours subjective et propre à chaque individu. Il sert de boussole pour évaluer le coût d’une action par rapport aux bénéfices futurs attendus et déterminer si une entreprise crée ou détruit de la valeur aux yeux des consommateurs.
Les grandes fonctions catallactiques
Pour analyser le marché, la catallactique ne classe pas directement des personnes réelles, mais elle définit des fonctions, qui se rapprochent un peu de l’idée que nous avons d’un rôle : chaque individu peut combiner plusieurs de ces fonctions en simultané ou à des moments différents.
L’entrepreneur
C’est celui qui réagit aux changements du marché et agit dans l’incertitude. Il va donc prendre des risques, tenter de positionner un produit, et suivant son succès (le produit est acheté par les consommateurs), va en tirer les bénéfices… ou bien les pertes.
Le capitaliste
C’est la personne disposant des capitaux (comme l’épargne qu’on a en banque) et qui les prête pour acquérir des facteurs de production (les outils, les employés embauchés, etc.).
Le travailleur
C’est l’employé embauché. Il fournit l’un des facteurs de production le plus rare : son travail, qui va dépendre de son expérience, ses compétences, etc.
Le consommateur
C’est l’arbitre ultime du marché. En cherchant la satisfaction de ses besoins, il va privilégier tel ou tel produit (comme par exemple les réseaux sociaux plutôt que les médias traditionnels) et ainsi orienter la production (et donc les fonctionnalités que nous mettrons dans notre application).
Dans une économie de marché libre, il existe d’autres fonctions, comme le manager que nous avons déjà abordé au sujet de la gouvernance. Mais le consommateur est ici le véritable souverain : par chaque dépense, il émet un « vote » qui indique aux entrepreneurs ce qu’il convient de produire.
La fonction d’entrepreneur et la démarche Produit
Or, nous trouvons un rapprochement flagrant entre la fonction d’entrepreneur et le Product Management. Nous l’avons évoqué, entreprendre consiste à agir dans l’incertitude du futur. L’entrepreneur spécule sur les besoins futurs des consommateurs, essayant d’anticiper la demande mieux que ses concurrents et d’allouer des ressources aujourd’hui pour répondre à ces attentes demain.
Le cycle auquel est soumis l’entrepreneur passe par l’observation du marché à l’instant donné (ou plutôt ce qui vient tout juste de s’y passer), pour formuler des hypothèses sur les besoins futurs (là aussi relativement proche). L’entrepreneur va alors mobiliser des moyens de production, comme constituer une équipe de développeurs ou investir dans les meilleurs modèles d’IA du moment pour développer une nouvelle fonctionnalité. Ce seront alors les consommateurs qui vont valider ou invalider ses hypothèses, ce qui se traduira par des profits ou des pertes.
Cette posture correspond trait pour trait à la démarche expérimentale moderne que nous appliquons en gestion de Produit.
- Nous sommes tributaires d’une incertitude irréductible : le futur étant inconnu, nous ne pouvons pas calculer avec une certitude absolue notre résultat avant le lancement de notre produit. Nos roadmaps et nos backlogs sont donc des hypothèses sur les besoins futurs des consommateurs.
- Nos clients et utilisateurs sont nos souverains : un produit n’a pas de valeur intrinsèque parce que nous y avons passé 100 heures de développement. Sa valeur est uniquement celle que l’utilisateur lui accorde s’il juge que le produit répond à son besoin.
- Enfin, nous sommes également confrontés à la gestion du risque : l’entrepreneur utilise l’expérimentation pour tester ses prédictions et éviter le malinvestissement (le gaspillage de capital et de temps). De la même façon, l’expérimentation est une clé fondamentale des méthodes agiles et de l’approche Produit. Nous retrouvons là des idées que nous avions abordées dans un précédent article, « Livrer vite fait, bien fait ».
Ainsi, comprendre le rôle de l’entrepreneur et la logique du marché est important pour le Product Management, de la même façon que l’approche Produit apporte des outils pertinents à l’entrepreneur pour structurer ses initiatives.
L’apport de la praxéologie aux métiers du Produit va bien au-delà d’un simple parallèle
La lecture de la praxéologie offre une grille d’analyse d’une immense rigueur pour guider nos arbitrages au quotidien.
Une observation neutre du besoin utilisateur
La praxéologie s’interdit d’émettre des jugements de valeur ou moraux sur les fins recherchées par les individus. En tant que Product Managers, nous devons adopter cette même neutralité : il ne s’agit pas d’imposer notre propre conception du bonheur ou du produit idéal, mais d’observer froidement comment nos utilisateurs agissent et ce qu’ils cherchent réellement à accomplir. Nous avions également évoqué ce point à partir de Carl Menger.
Le découpage logique par les fins et les moyens
En praxéologie, l’action consiste à employer des moyens rares pour atteindre une fin. Mises nous montre une forme de hiérarchie dans les objectifs du consommateur : une fin lointain sera atteinte au travers de buts à plus courts termes, eux-mêmes rendus accessibles au travers des objectifs du quotidien.
De la même manière, dans notre découpage fonctionnel (Story Mapping, User Stories), la fin (le besoin ultime de l’utilisateur, comme le générateur de PDF pour ses comptes rendus) doit toujours primer sur le moyen (la solution technique, qu’on focalisera sur un rendu propre plutôt que sur les 36 options de configuration), et découper une User Story, c’est isoler les causes sur lesquelles un utilisateur spécifique veut intervenir pour satisfaire un besoin spécifique.
L’utilité marginale et les arbitrages
La praxéologie enseigne le principe de l’utilité marginale que nous avions également abordé avec Carl Menger : un individu n’évalue pas un bien dans l’absolu, mais la valeur de l’unité supplémentaire nécessaire pour satisfaire son besoin le plus urgent à l’instant donné.
Pour nos fonctionnalités, cela signifie que chaque ajout de complexité subit un rendement décroissant. Par exemple, notre tableau aura-t-il réellement besoin d’un 15ème filtre, ou ne vaut-il pas mieux investir dans un graphique rendant la lecture des données chiffrées plus naturelle ? Rajouter 20 % de fonctionnalités n’apportera pas forcément 20 % de satisfaction en plus…
La préférence temporelle
Toutes choses égales par ailleurs, les individus préfèrent une satisfaction immédiate à une satisfaction différée, car le temps est une ressource rare. Nos utilisateurs évalueront toujours l’effort et le temps d’apprentissage nécessaires pour utiliser notre produit face au bénéfice futur promis. Un produit qui réduit le temps d’accès au résultat gagne presque toujours sur le marché.
Nous retrouvons là une raison de se focaliser sur les fonctionnalités les plus importantes pour l’utilisateur, plutôt que de développer trop de fonctionnalités : passer 6 mois à développer une application polie jusqu’au dernier pixel, ou rester embourbé dans des processus de validation, pourrait nous faire louper une opportunité, là où un simple formulaire, avec des actions encore manuelles derrière, aurait permis de valider les attentes des consommateurs.
Un ancrage logique pour notre posture Produit
Étudier la praxéologie nous rappelle que la réussite d’un produit ne repose ni sur des opinions politiques arbitrées en comité, ni sur l’illusion d’une planification parfaite. Elle découle d’une compréhension fine et déductive de l’action humaine : la poursuite d’un meilleur avenir. Et c’est grâce aux solutions que nous pourrons apporter que les consommateurs – nos futurs clients et utilisateurs – atteindront leur but.
En nous plaçant dans la posture de l’entrepreneur « praxéologue » — observateur neutre, humble face à l’avenir, conscient des contraintes de rareté et focalisé sur la réduction des gênes de l’utilisateur —, nous donnons à nos démarches Produit une cohérence logique inébranlable.
En nous plaçant dans la posture de l’entrepreneur « praxéologue » — observateur neutre, humble face à l’avenir, conscient des contraintes de rareté et focalisé sur la réduction des gênes de l’utilisateur —, nous donnons à nos démarches Produit une cohérence logique inébranlable.
Ressources
- L’Action humaine, de Ludwig von Mises.
- Principes d’économie politique, de Carl Menger
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