De l'aventurier

Tandis que certains doutent et paniquent, d'autres se lancent au risque de tout perdre. À la fin, il ne reste que l'émerveillement.
De l'aventurier

Au moment où cet article est publié, le souvenir de la Tesla Roadster est encore frais dans les esprits. Cette voiture venait de quitter le sol sur un site d’essais de SpaceX au Texas. Le véhicule a pris de l’altitude avec une aisance qui a surpris jusqu’à ceux qui suivaient de près les projets d’Elon Musk. Certains ont immédiatement demandé à quoi pouvait bien servir une voiture capable de voler. D’autres ont simplement ouvert les yeux, saisis par le spectacle.

Ce contraste rappelle une scène célèbre du Petit Prince. Les grandes personnes regardent un dessin et y voient un chapeau. L’enfant y reconnaît un boa digérant un éléphant. L’émerveillement ne s’explique pas ; il se vit. Comme l’a écrit Ulrich sur X, « devoir expliquer l’émerveillement ne sert à rien. On s’émerveille ou on ne s’émerveille pas. »

Ainsi, cette image soutient une thèse simple : l’aventurier représente la forme extrême de l’entrepreneur ; celui qui pousse la prise de risque jusqu’à la limite de sa propre vie, pour explorer des territoires inconnus et faire apparaître de nouveaux possibles.

Qu’est-ce qu’un aventurier ?

L’aventurier est la force motrice du progrès par la création de valeur, la quête de vérité et l’auto-dépassement. Pour saisir l’essence de l’aventurier, le plus simple est encore de nous tourner vers deux figures qui ont vécu et raconté l’aventure dans le ciel : Antoine de Saint-Exupéry et Pierre Clostermann.

La vie d’aventurier

« Nous agissons toujours comme si quelque chose dépassait, en valeur, la vie humaine… Mais quoi ? » – Antoine de Saint-Exupéry, Vol de nuit

L’aventurier choisit d’entrer dans un domaine où la mort reste possible ; non pas pour se perdre, mais pour créer ou maintenir un lien. Chez Saint-Exupéry, ce lien prend la forme du courrier qui doit passer, des lignes aériennes à ouvrir, ou du regard qui apprend à « apprivoiser ». Malgré l’isolement dans le cockpit, l’avion devient un outil de liaison entre les hommes.

Dans Vol de nuit, Rivière incarne la rigueur du devoir, tandis que Fabien – le pilote pris dans la tempête – en montre la fragilité humaine. Saint-Exupéry lui-même a vécu cette tension jusqu’au bout : pilote de l’Aéropostale, il disparut en mission de reconnaissance en 1944.

Chez Clostermann, dans Le Grand Cirque, le ciel devient un cirque où chaque jour les pilotes jouent leur vie. L’aventurier accepte la mortalité, la sienne et celle de ses camarades, par engagement dans une cause : la France libre, la lutte contre le nazisme. Les dogfights, les sorties épuisantes et les silences après les missions dessinent alors un homme qui transforme le danger en épreuve de responsabilité.

L’aventurier est donc celui qui pénètre plus profondément le monde, au prix d’un risque accepté, constamment tourné vers une tâche ou une cause qui le dépasse.

Les relations de l’aventurier

« Chacun est responsable de tous. Chacun est seul responsable. Chacun est seul responsable de tous. » – Antoine de Saint-Exupéry, Pilote de guerre

L’aventurier est lié par une éthique de la responsabilité et de la reconnaissance. Son aventure prend sens parce qu’elle le relie à quelqu’un ou à quelque chose d’autre que lui-même.

Avec ses pairs, il noue une fraternité particulière. Les pilotes de l’Aéropostale, comme ceux de Clostermann, partagent le même langage du risque, la même connaissance de la peur et de la technique. La perte d’un camarade se ressent avec une intensité presque physique. L’autre aventurier apparaît comme un frère d’armes ou de métier.

Avec ceux qui ne partagent pas le même risque, l’aventurier crée un lien qui engage, car nous devenons « responsables pour toujours » de ce que nous avons apprivoisé, comme l’expliquait le renard au petit prince. Une fois le lien noué, nous ne pouvons plus le rompre sans trahison. Chez Clostermann, ces autres constituent le monde qu’il s’agit de défendre. L’aventure trouve sa justification dans ce qu’elle sert au-delà d’elle-même.

Ainsi l’aventurier se révèle à la fois capable de solitude intense dans l’acte et capable de liens exigeants.

L’âme aventurière de l’entrepreneur

« L’entrepreneur est toujours un spéculateur. Il traite avec les conditions incertaines de l’avenir. » – Ludwig von Mises, L’action humaine.

« Ce qui distingue l’entrepreneur qui réussit […] c’est précisément le fait qu’il ne se laisse pas guider par ce qui était et ce qui est, mais organise ses affaires sur la base de son opinion sur l’avenir. » – Ludwig von Mises, L’action humaine.

L’entrepreneur, dans la tradition ouverte par Mises et prolongée par Kirzner, agit face à l’incertitude. Il cherche à anticiper ce que les autres ne voient pas encore, ce qui le tourne naturellement vers son prochain : il s’efforce de comprendre ce qui lui permettra d’atteindre un futur plus satisfaisant.

L’aventurier pousse cette logique jusqu’à son paroxysme. Là où l’entrepreneur risque son capital et son énergie, l’aventurier risque sa propre vie. Les débuts de l’aéronautique en offrent l’illustration la plus nette : de nombreux hommes ont disparu en ouvrant les premières lignes, exactement comme Fabien dans Vol de nuit.

Ainsi, l’aventurier représente la forme extrême de la prise de risque ; l’entrepreneur en constitue la version socialement productive. Celui-ci se distingue également par la nécessité de fédérer autour de son entreprise : pour faire passer un rêve dans le réel, il doit rassembler des équipes, des ressources et des clients autour de sa vision. L’aventurier, quant à lui, reste souvent seul dans le cockpit au moment de l’épreuve (notamment à l’époque de l’aéropostale).

Les deux figures partagent pourtant le même mouvement fondamental : elles acceptent l’inconnu pour faire apparaître quelque chose de nouveau.

L’aventurier fragile ?

Les aventuriers et les entrepreneurs capables de grands risques forment une minorité. Leur aptitude à voir des possibilités que d’autres ne discernent pas, et à s’engager malgré l’incertitude – parfois jusqu’à leurs derniers deniers – les place dans une position particulière, comportant une fragilité réelle. L’aventurier devient vulnérable face à son antithèse, c’est-à-dire ceux qui privilégient la sécurité immédiate.

L’aventurier, homme fort et singulier

Cette fragilité est pourtant une sorte de prix accepté de l’engagement. NiMH, inspiré par Nietzsche, donne une définition du fort se rapprochant de notre idée de l’aventurier. Il le présente comme étant un individu d’exception et créateur, mû par une poussée prométhéenne de création, de recherche de la grandeur et d’auto-dépassement. Pour lui, il tire sa valeur de ses propres capacités d’action grâce à quoi il contribue au progrès (point où il se distingue de l’entrepreneur fédérateur, comme nous l’avions vu).

Selon Nietzsche, l’individu fort est par définition minoritaire, singulier et isolé, tandis que les faibles s’associent pour compenser l’écart. Ces derniers forment alors des masses, des bureaucraties, des partis ou des institutions collectives qui finissent par écraser l’individu d’exception.

L’excellence, le génie et l’innovation reposent sur un équilibre délicat qui impose des exigences élevées, de la liberté d’action et des critères de sélection rigoureux. Une régulation étouffante accompagnée du conformisme social étouffe cet écosystème créateur.

Le fort est fragile parce qu’il peut être facilement neutralisé par la médiocrité institutionnalisée. L’aventurier le sait ; et pourtant, il avance.

Équilibre et cadre contractuel

Dans un cadre civilisé, la tension entre ceux qui prennent des risques et ceux qui cherchent à les limiter trouve une issue naturelle dans le consentement et le contrat.

Murray Rothbard a montré que le droit de propriété, fondé sur la possession de soi et l’appropriation par le travail, appartient à la nature même de l’homme :

« Le droit de propriété implique le droit de conclure des contrats portant sur cette propriété : la donner ou échanger des titres de propriété contre la propriété d’une autre personne. […] le droit de contracter découle strictement du droit de propriété privée, et par conséquent les seuls contrats exécutoires […] doivent être ceux dont le non-respect par l’une des parties implique le vol de la propriété de l’autre partie. – Murray N. Rothbard, L’Éthique de la liberté.

Ce lien naturel entre propriété et contrat offre une réponse saine à la fragilité de la minorité créatrice. Puisque chacun est propriétaire de sa personne et de ce qu’il a acquis par son travail, il reste libre de s’engager, ou non, dans des échanges volontaires. Les accords naissent alors du consentement mutuel et non de la contrainte.

Un tel cadre réduit les frictions imposées et ouvre un espace où les initiatives audacieuses peuvent se déployer par accords librement consentis, sans que la masse puisse légitimement spolier ceux qui prennent des risques.

De la beauté de l’émerveillement

« Certains considèrent le chef d’entreprise comme un loup qu’on devrait abattre ; d’autres pensent que c’est une vache que l’on peut traire ; peu voient en lui le cheval qui tire le char. » – Winston Churchill.

Plutôt que de craindre l’innovation, nous pouvons y reconnaître les opportunités qu’elle ouvre. L’innovation d’Elon Musk nous rapproche du rêve de Retour vers le futur et préfigure un ciel peuplé de voitures volantes, comme dans Le Cinquième Élément. Elle réveille la même fascination pour la liberté du vol que celle que portaient Saint-Exupéry et Clostermann.

Rêver, réaliser, s’émerveiller : ces trois gestes dessinent aussi une quête du Beau. L’émerveillement est la réponse vivante de celui qui accepte de regarder plus loin que l’utilité immédiate, et de se laisser emporter un instant par ce que d’autres ont osé construire.

Certains ne verront jamais qu’un chapeau ; d’autres choisiront de s’embarquer. Cela n’enlève rien à la beauté du geste. Comme le dirait le Mandalorien : c’est la voie.

Ressources


Write a comment