Société ouverte contre société abstraite
- La sphère des connaissances partagées
- La société à l’ère de l’information
- Augmenter et non remplacer
- Ressources
Nous avions déjà constaté ce phénomène à plusieurs reprises, et notamment lorsque nous parlions du Produit IA-Ready : plus ça va, plus nos articles et sites web sont consultés par des IA. Ceci n’est pas un hasard, car nous naviguons de moins en moins sur les sites web, et nous nous reposons de plus en plus sur l’IA pour consommer leur contenu. Mais ce n’est pas tout : nous utilisons également l’intelligence artificielle pour alimenter nos articles, produire nos vidéos, formuler nos e-mails,…
Les plaintes récurrentes contre ce que nous appelons « IA Slop » commencent à dater, mais persistent encore à ce jour. Ce terme désigne du contenu généré qui trahit un manque manifeste de maîtrise du sujet sous-jacent. Même si ces critiques se concentrent parfois sur la forme, faute d’arguments de fond (surtout dès que le débat touche à la production artistique ou à des sujets polémiques), elles soulèvent un problème plus profond. L’usage croissant de l’IA risque d’introduire une distance nouvelle entre les individus, susceptible de détériorer la qualité de nos échanges.
Ce phénomène n’est pas isolé. Il s’inscrit dans une dynamique plus large que nous avions déjà abordée en examinant le pouls du progrès : l’IA prolonge et accélère nos progrès. Cela se voit notamment dans notre manière de penser, de communiquer et de décider ensemble.
La sphère des connaissances partagées
Dans sa série de romans Fondation, et notamment dans Fondation foudroyée, Isaac Asimov présente une planète-organisme, Gaïa, où chaque être vivant, des humains aux plantes – et même la matière inanimée (les roches, les fonds marins, etc.) – participe à une conscience commune. Ce type d’image revient souvent, lorsque nous parlons de noosphère, mais ce n’était pas l’idée développée par Pierre Teilhard de Chardin.
La magie de la noosphère
Dans Le phénomène humain, ce terme de noosphère est l’étape où émerge une sorte de couche de pensée, qui s’étend progressivement depuis la fin du Tertiaire, et s’épaissit depuis lors par-dessus notre monde.
Mais cette idée de « nappe pensante » ne cache rien de surnaturel. Il s’agit en fait d’une représentation des connexions qu’établissent les hommes au travers de leurs traditions, cultures, civilisations, etc. Celles-ci constituent ces moyens de reconnaissance mutuelle, qui font d’un groupe une communauté.
Ces connexions s’établissent concrètement au travers des échanges entre individus, et donc grâce aux moyens de communication. Avec l’imprimerie, des bulles d’information se mirent à circuler à la surface du globe, se rencontrant, se contredisant, s’enrichissant. Les technologies de l’information ont achevé le tissage : il ne reste presque plus d’enclave hors de portée, et les constellations satellitaires referment les derniers espaces blancs.
Désormais, il est possible d’accéder à quasiment n’importe quelle information depuis quasiment n’importe où.
La noosphère à l’ère de l’information
Aujourd’hui, l’informatique, puis l’intelligence artificielle, déplacent non seulement le stockage et le partage de l’information, mais également son traitement, dans cette sphère partagée… et désormais, nous y déplaçons l’acte de décision.
Ces outils matérialisent en fin de compte l’idée d’une « couche de pensée » globale telle que Teilhard de Chardin l’imaginait dans les années 1920-1930. La noosphère est l’extension progressive de sa capacité à réfléchir et collaborer avec les autres, sans que personne n’ait à renoncer à soi.
Le parcours historique vu plus tôt nous montre qu’il s’agit d’une structure en constante évolution, et l’IA telle que nous la connaissons en est encore à ses débuts, malgré ses progrès fulgurants. Comme pour toute phase d’exploration et d’expérimentation, cela inclut une part d’incertitude et de prises de risques, et notamment des risques de dérives.
La société à l’ère de l’information
Karl Popper distinguait les sociétés fermées, solidaires mais rapidement oppressives, des sociétés ouvertes où l’individu critique peut s’épanouir. Nous en parlons moins souvent, mais il évoquait aussi, comme limite extrême, la « société abstraite » : un état où les relations personnelles ont été presque entièrement remplacées par des médiations impersonnelles.
La dérive de la société abstraite
Dans La Société ouverte et ses ennemis, volume 1, chapitre 10, Popper écrit :
« Du fait même de la perte de son caractère organique, une société ouverte risque de s’acheminer progressivement vers une “société abstraite”. Elle peut en effet cesser, dans une large mesure, d’être un véritable rassemblement d’individus. Imaginons, au prix d’une certaine exagération, une société où les hommes ne se rencontrent jamais face à face, où les affaires sont traitées par des individus isolés communiquant entre eux par lettres ou par télégrammes, se déplaçant en voiture fermée et se reproduisant par insémination artificielle : pareille société serait totalement abstraite et dépersonnalisée. »
Solaria, dans l’univers d’Isaac Asimov, offre l’image romanesque la plus pure de la société abstraite. Ses habitants, d’une longévité multiséculaire, ne se rencontraient plus que pour la reproduction ; même ce dernier contact s’est finalement dissous. Pour Popper, une société entièrement abstraite n’existera jamais complètement. C’est une tendance limite et un avertissement contre une abstraction excessive qui ferait perdre tout caractère concret aux groupes humains.
Aujourd’hui, chaque agent conversationnel et chaque interface intelligente ajoute une nouvelle couche entre les personnes, laissant l’impression que l’IA pourrait réaliser la société abstraite que théorisait Popper, en diluant le contact humain dans l’abstraction. L’échange direct s’efface, remplacé par des interactions filtrées, reformulées, optimisées. Sans tomber dans l’extrême solarien, Popper voit des avantages à l’ouverture, apportant liberté, critiques constructives et individualisme ; mais aussi des pertes de sentiment de sécurité, et de cohésion organique, qu’il faut compenser.
Société ouverte : l’usage libre des outils
La société ouverte, telle que Popper la conçoit, est un processus : celui où les individus confrontés à des décisions personnelles exercent leur critique, acceptent la responsabilité et progressent par discussion plutôt que par autorité incontestée. L’IA peut amplifier cette ouverture en multipliant l’accès à l’information et en aidant ceux qui manquent de temps ou de compétences à participer au débat public. Elle peut aussi l’affaiblir si elle réduit l’effort cognitif qui forge la pensée critique.
Un usage raisonné de l’IA, en exigeant un contrôle de l’information qu’elle nous partage, et en expérimentant sur la base de ses suggestions, nous permet de garder la main, et ainsi de développer nos connaissances. Ces expérimentations et l’acquisition de ces nouvelles connaissances nous permettent à leur tour de créer de nouveaux produits.
De plus, l’IA est un outil admirable pour transformer une intuition floue en objet viable, pour donner forme à ce qui restait confus. En nous aidant à formuler nos idées, l’IA nous permet de nous exprimer, et si nous nous exprimons, c’est avant tout pour échanger nos idées, nos points de vue, et tout ce que nous produisons (c’est précisément ce que je cherche à faire au travers de mes articles).
L’IA crée de nouveaux défis – distance, médiation, risque d’abstraction – mais surtout de nouvelles opportunités de rendre service. L’usage libre des outils favorise l’entrepreneuriat et la création de produits tournés vers l’autre, non vers le remplacement de la relation humaine. Encore une fois, c’est à l’individu de prendre l’initiative.
Augmenter et non remplacer
Même si quelques niches abstraites se forment déjà – créateurs qui n’écrivent plus, lecteurs qui ne consultent plus les sources, débats filtrés par algorithmes, modèles d’IA biaisés – nous n’irons probablement pas jusqu’à l’extrême de Solaria.
Nous avions vu avec la Véranda intellectuelle, l’IA est aussi un outil pour notre progrès. C’est en expérimentant et explorant par nous-mêmes, au-delà de ce que l’IA nous suggère, que nous pouvons acquérir une vraie maîtrise des sujets. Ainsi, non seulement nous évitons de tomber dans l’IA Slop, mais nous entretenons des relations concrètes, au travers de la collaboration, des échanges, et des débats en chair et en os.
L’IA n’est ni une menace fatale ni une panacée. Elle est un jalon supplémentaire dans la construction de la noosphère. À nous de choisir si cette sphère d’échange et de connaissance restera également un espace d’enrichissement mutuel ou se transformera en écran qui nous isole les uns des autres.
Ressources
- Cycles Fondation d’Isaac Asimov
- La société ouverte et ses ennemis, de Karl Popper
- Le phénomène humain, de Pierre Teilhard de Chardin
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