Marché en équilibre ?

Notre série sur le marché et son fonctionnement s'allonge, et il y a encore beaucoup à dire. Nous avons notamment parlé de détermination des prix, mais sans équilibre, est-ce possible ?
Marché en équilibre ?

Dans mes précédents articles, nous avons parlé d’acteurs du marché, puis de formation du prix. Nous avons également vu la notion de concurrence, qui nous a amené à celle de monopole. Cela ne vous aura probablement pas échappé, mais l’une des difficultés majeures au sein du marché, est de trouver un équilibre : un prix, ou une évolution de prix prévisible pour un bien donné, et pour lequel chacun trouve son compte.

La solution Keynésienne : l’État

Keynes et l’équilibre des marchés

L’argument couramment employé repose sur une proposition d’un économiste appelé John Maynard Keynes : par l’intervention de l’État. Keynes est un économiste à l’origine de ce qu’on appelle le keynésianisme (comme quoi il a laissé son nom dans l’histoire), et qui repose notamment sur … l’interventionnisme (là aussi, c’était facile à deviner, non ?). Dans l’idée de Keynes, le marché peut parfois se retrouver coincé dans un équilibre sous-optimal (les fameuses « défaillances du marché »), si bien que l’État devrait intervenir pour stimuler la demande et viser le plein-emploi. Concrètement, l’État pourrait s’appuyer sur des calculs complexes, permettant de déterminer le prix idéal et l’équilibre parfait permettant de s’assurer que chacun ait un poste à sa convenance (et au salaire adéquate)…

Les conséquences de l’intervention de l’État

Cependant, l’interventionnisme pose quelques problèmes. Tout d’abord, l’État ne créé pas de valeur : il redirige les biens d’une source vers une cible, en espérant rétablir ce qu’il perçoit comme des déséquilibres. Par exemple, si le maire juge que notre fromagère réussit trop bien et menace la pâtissière, il devra taxer sa production de tiramisus et subventionner la pâtissière. Le problème, avec ça, c’est que l’État va alors priver la fromagère d’une partie de ses biens, et donc lui-même contrevenir à une règle du marché que nous avons vu dans mon premier article : le respect de la propriété privée.

Un autre problème c’est que déterminer les conditions de taxation et de subvention, et le prélèvements et le paiement selon ses règles représente du travail, qui doit logiquement être rémunéré. La conséquence en est une perte sèche pour tout le monde : une activité qui ne produit pas de valeur à un coût pour tous.

La critique autrichienne

La notion même d’équilibre pose un problème. En effet, Ludwig von Mises, dans l’Action Humaine, explique que l’échange ne peut avoir lieu que si l’individu accorde plus de valeur au bien à acquérir que celui a dépenser. L’équilibre n’est donc plus une égalité : il faut que le tiramisu soit un minimum moins cher que le prix que je serai près à payer pour que je me décide à acheter (qu’il soit « abordable »).

Par ailleurs, Mises nous explique que le prix ne pourrait se stabiliser que si nous avions tous et tout le temps envie de tiramisu (et de tout autre chose), de la même façon… Même si on prenait l’envie de tiramisu de tout le monde et qu’on faisait une moyenne (mettons à l’année), ça ne marcherait pas, car le marché – même du tiramisu seul – est trop complexe pour rentrer dans une case de tableur keynésien…

La solution autrichienne : l’entrepreneur

Pourtant, l’école autrichienne d’économie propose une alternative, sans intervention, qui explique comment le marché peut tendre naturellement vers cet équilibre, qui correspond à la fameuse main invisible d’Adam Smith.

Adam Smith ne fait pas partie de l’école autrichienne d’économie, mais d’une autre école qu’on appelle « classique » (j’imagine qu’elle s’appelle comme ça parce que c’est l’école anglaise et que ce sont les anglais qui ont décidé ? J’en sais rien, en fait x)). Par contre, son concept de Main Invisible (qu’il présente dans son essai La Richesse des Nations) montre qu’en gros, le marché va naturellement tendre vers un état idéal et s’adapter naturellement aux fluctuations de l’activité humaine… Comme si une main invisible venait inspirer les milliards de gens pour que, globalement, le marché se stabilise tout seul… Comme par magie !

Mais qui est donc l’entrepreneur ?

La solution est développée par un auteur de l’école autrichienne appelé Jesús Huerta de Soto. Je le connais encore assez peu (j’y remédierai, promis ;-)), mais j’ai fait quelques recherches avec mes fidèles agents pour pouvoir vous expliquer, en gros, qu’est-ce qu’il entend, par « entrepreneur ».

Étymologiquement, le terme vient du latin in prehendo, qui signifie « découvrir, percevoir, saisir ». Il est synonyme d’action et de découverte active. Et c’est marrant, parce que le livre de Mises (que je n’ai toujours pas fini de lire) s’appelle « L’Action Humaine » !

Au sens de Huerta de Soto, l’entrepreneur au sens large est en fait n’importe quel individu cherchant à transformer la situation présente pour atteindre son objectif futur. Cela inclut donc  n’importe quel être humain, vu que nous agissons tous dans le but d’améliorer notre situation… et du coup moi qui cherche un bon tiramisu, la fromagère qui veut améliorer sa recette pour rester compétitive, et la pâtissière qui a trouvé une recette alternative.

Comment agit l’entrepreneur ?

Dans cette quête, l’entrepreneur est donc attentif à tout ce qu’il se passe sur le marché jusqu’à trouver des petites irrégularités, et découvrir de nouvelles opportunités pour découvrir, ou bien carrément créer un type de tiramisus auquel personne n’aurait pensé avant lui.

Toujours selon Huerta de Soto, l’entrepreneur agit comme un régulateur du marché. Plus exactement, l’action conjointe des entrepreneurs aide l’ensemble du marché à tendre vers ce fameux équilibre qui nous paraît si difficile à atteindre : chaque entrepreneur va traiter d’un défaut en apportant sa propre recette de tiramisus : il créé une nouvelle solution.

​« La fonction d’entrepreneur est, sans aucun doute, la fonction sociale par excellence, puisqu’en adaptant et en coordonnant le comportement individuel de ses membres, elle rend possible la vie en société. Sans fonction entrepreneuriale, l’existence de la vie en société n’est même pas concevable. » – L’École autrichienne : Marché et créativité entrepreneuriale, de Huerta de Soto. Cette référence est l’endroit idéal, pour comprendre en détail comment l’entrepreneur arrive à cette performance (c’est sûr que je la lirai 😉).

Les limites de la solution autrichienne

Évidemment, l’inconvénient que nous pouvons souligner avec l’approche autrichienne, c’est que le marché ne sera jamais vraiment à l’équilibre.

Mises lui-même reconnaît que celui qui trouvait son compte au prix du tiramisu d’hier serait lésé au prix de demain car « chaque changement de prix avantage les intérêts à court terme d’autres gens. »

Si l’égalité est un réel problème, il ne sera effectivement pas résolu, car les individus sont inégaux par nature, et pas seulement devant le tiramisu (chacun ayant sa propre perception du marché).

Conclusion : on ne peut pas faire sans prix libres sur le marché

Quoiqu’il arrive, le seul moyen de connaître le prix, c’est de laisser les acteurs du marché se débrouiller : l’exemple typique est l’URSS qui devait in fine s’en remettre au marché libre pour obtenir une estimation du prix (en espionnant le marché américain). Dans les économies modernes, il faut bien se rendre compte que, malgré les interventions étatiques, on n’est pas vraiment à l’équilibre. Typiquement, la France n’est pas descendue en dessous des 7% (entre 7 et 8%) depuis 2020, d’après l’INSEE… Là où des pays où l’intervention de l’État est très limité, comme la Suisse ou Singapour, ont des taux de chômage de 1 à 3% environ (grosso-modo les gens entre deux emplois, ou bien qui choisissent de faire une pause).

L’intervention de l’État repose sur des calculs très poussés, qui tentent de modéliser l’infini complexité des échanges entre chaque individu… L’entrepreneur de l’école autrichienne, de son côté, apporte une solution pérenne : il évolue au sein même du marché, et s’intéresse à ce qui est à sa portée, sans chercher à tout contrôler.

C’est l’action de l’ensemble des entrepreneurs (donc des acteurs du marché) qui permet d’en déterminer l’équilibre vers lequel tendre, et laisser la bride lui permet de s’adapter en permanence.

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