La révolution de l'IA, entre inquiétude à court terme et opportunité à long terme

La révolution IA peut faire peur, avec les conséquences observables à court terme... Mais si nous portons le regard à plus long terme, nous verrons que l'horizon n'est pas si sombre.
La révolution de l'IA, entre inquiétude à court terme et opportunité à long terme

Récemment, de nombreuses suppressions massives d’emploi ont eu lieu : Meta a ainsi annoncé la suppression de centaines d’emplois et réorienté des budgets massifs vers l’IA, comme rapporté dans La Libre Éco, et d’autres entreprises majeures ont suivi cette tendance de rationalisation. Le Journal du Web rapporte ainsi que, Amazon, Microsoft et Salesforce (entre autres) réorganisent leurs équipes pour concentrer les investissements sur la recherche en IA. Selon Goldman Sachs (cité par le Journal du Web) 75 % des sociétés du S&P 500 présentent désormais leurs réductions d’effectifs comme une stratégie d’optimisation post-ChatGPT pour rassurer les investisseurs.

Ces ajustements structurels, amplifiés par l’essor de l’IA générative et des outils d’automatisation, alimentent un discours alarmiste que nous retrouvons chez les coupables habituels, par exemple France Info : celui d’une destruction d’emploi qui ne serait pas créatrice, menaçant une génération entière de jeunes travailleurs et d’employés de niveau intermédiaire. Les analyses soulignent un phénomène inédit : des licenciements non pas conjoncturels (liés à une récession), mais stratégiques, visant à recentrer les ressources sur des rôles « senior » ou des domaines à haute valeur ajoutée.

Cette inquiétude reflète une perception d’une rupture technologique dont les effets immédiats – chômage technologique, précarisation des carrières juniors – semblent l’emporter sur les promesses à long terme.

Pourtant, cette phase s’inscrit dans un processus historique récurrent de transition, où les destructions d’emplois cèdent la place à une création massive de nouvelles opportunités, une fois que les systèmes technologiques, les mentalités et les institutions s’adaptent.

Et si ce n’était qu’une transition vers une nouvelle phase ?

L’hypothèse que je défends à titre personnel est que nous ne traversons non pas une crise permanente de l’emploi, mais une phase transitoire d’une révolution technologique d’une ampleur inédite : l’IA générative. J’ai pu vous présenter cette technologie au travers de mes dernières publications : elle manque encore un peu de maturité, mais démontre déjà des capacités extravagantes. Actuellement, elle exige un accompagnement humain expert pour son déploiement efficace, mais laisse de côté les profils manquant d’expérience.

En face, les mentalités n’ont pas pleinement intégré son potentiel disruptif ; et les formations systémiques (du primaire au lycée) tardent à former une génération capable de l’exploiter pleinement.

Dans cette transition, les entreprises rationalisent donc leurs structures pour maximiser les rendements à court terme, entraînant des suppressions ciblées.

Cependant, une fois l’IA agentique mature, une fois les individus formés à l’orchestration d’agents autonomes et une fois les écosystèmes éducatifs et culturels alignés, nous devrions selon moi entrer dans une phase de plein emploi renouvelé. Chaque individu, en tant qu’agent économique flexible, trouvera sa place dans un marché où les tâches routinières sont automatisées, libérant du temps pour des activités à haute valeur créative, entrepreneuriale ou relationnelle.

L’individu seul, infiniment plus souple qu’une institution lourde, devient l’unité antifragile par excellence de cette adaptation.

Pour éviter que cette thèse ne soit spéculative, je me suis appuyé sur les analyses des auteurs classiques de l’économie autrichienne et de l’innovation, ainsi que sur les précédentes révolutions industrielles, qui ont toutes suivi un schéma similaire de douleur transitoire suivie d’une prospérité généralisée.

La destruction créatrice de Joseph Schumpeter

Quand nous parlons de destruction créatrice, tout économiste se respectant un tant soit peu nous parlera de Joseph Schumpeter. C’est en effet le principal économiste à avoir théorisé ce principe : « le processus d’innovation industrielle, en révolutionnant sans cesse la structure économique de l’intérieur, détruit continuellement l’ancienne et en crée une nouvelle. » (Joseph A. Schumpeter, Capitalism, Socialism and Democracy, 1942).

Autrement dit, Schumpeter décrit le capitalisme comme un moteur d’innovation qui avance en bouleversant en permanence les équilibres existants : de nouvelles technologies, entreprises ou idées remplacent les anciennes, parfois brutalement. Ce cycle permanent de disparition et de création produit la croissance et le changement économique, mais aussi des pertes et des transitions douloureuses.

Schumpeter est relativement connu et d’aucuns pourrait trouver son argument insuffisant : à son époque, les révolutions industrielles laissaient encore le temps de s’adapter. Aujourd’hui, avec l’IA générative, cette dynamique s’accélère au point de transformer des secteurs entiers en quelques années à peine…

Je vous propose donc d’explorer quelques autres références.

Le dilemme de l’innovateur

Clayton Magleby Christensen, dans The Innovator’s Dilemma (1997), distingue innovations de soutien (sustaining : améliorations incrémentales pour clients existants) et disruptives (disruptive : plus simples, moins chères, pour nouveaux marchés). Ces dernières créent des emplois nets : Les innovations disruptives créent des emplois, tandis que les innovations d’efficacité les détruisent.

Les entreprises établies échouent car elles priorisent les clients premium et les marges élevées, négligeant les disruptions initialement « pires » en performance. L’IA générative illustre cela : immature et « disruptive » pour les tâches juniors, elle détruit des rôles intermédiaires à court terme. Certes, mais Christensen montre aussi qu’elle ouvre des marchés entiers (orchestration d’agents, nouvelles interfaces homme-machine) une fois adoptée, et a priori, d’autant plus de nouveaux emplois.

L’école autrichienne à la rescousse

Carl Menger, dans ses Principes d’Économie Politique (1871), fonde la théorie autrichienne sur la subjectivité de la valeur et le rôle des biens d’ordre supérieur (capital et technologie). Le progrès humain découle de l’emploi croissant de biens d’ordre supérieur, qui multiplient les biens de consommation et diversifient les occupations : « Plus l’humanité progresse dans cette direction, plus les types de biens se diversifient ; plus variées deviennent, par conséquent, les activités humaines, et plus nécessaire et économique devient aussi la division progressive du travail. »

Menger explique que l’avancement de la civilisation transforme des biens non économiques en biens économiques via la connaissance des connexions causales : « Rien n’est plus certain que le degré de progrès économique de l’humanité sera, dans les époques futures, proportionné au degré de progrès de la connaissance humaine. » Les marchés s’adaptent via les prix et l’échange volontaire, rendant l’économie résiliente aux ruptures technologiques. Dans le contexte de l’IA, cela signifie que les « biens d’ordre supérieur » (comme les outils autour de l’agentique) créeront de nouvelles opportunités, une fois intégrés.

De son côté, Ludwig von Mises, dans L’Action Humaine (1949), nous explique que l’action humaine, guidée par l’entrepreneuriat sous incertitude, pilote le processus de marché. Les innovations technologiques ne causent pas de chômage permanent : « Le remplacement de méthodes de production moins efficaces par des méthodes plus efficaces ne rend pas le travail superflu […] Les dispositifs dits “économisant la main-d’œuvre” réduisent la pénurie ; ils ne provoquent pas de “chômage technologique”. ».

Les profits et pertes entrepreneuriaux signalent l’adaptation : dans une économie en progression, les entrepreneurs anticipent les changements et allouent le capital vers de nouvelles opportunités.

Mises montre également le lien entre progrès et politique libérale : « L’immense progrès des méthodes technologiques de production et l’accroissement qui en résulte de la richesse et du bien-être n’ont été possibles que grâce à la poursuite de ces politiques libérales. » Les institutions lourdes freinent ; l’individu entrepreneurial prospère.

L’IA générative, une fois mûre, amplifiera cette dynamique, transformant les pertes temporaires en gains généralisés.

Milton Friedman : les institutions ne sont pas la solution

Milton Friedman, dans Capitalism and Freedom (1962), souligne que les grands progrès de la civilisation – y compris technologiques – naissent de l’initiative individuelle, non de la planification gouvernementale. Il écrit : « Les grands progrès de la civilisation — qu’il s’agisse d’architecture, de peinture, de science, de littérature, d’industrie ou d’agriculture — ne sont jamais venus d’un gouvernement centralisé. […] Le gouvernement ne peut jamais reproduire la variété et la diversité de l’action individuelle. »

Friedman insiste sur l’absence de « loi de conservation » dans l’économie : la croissance de nouveaux centres de force économique n’implique pas la destruction des anciens, mais leur complémentarité dans un marché dynamique. Les changements technologiques (comme les transports et communications) étendent la concurrence et minent les monopoles temporaires : « Les changements dynamiques sont très susceptibles de saper le monopole technique. »

Dans un marché libre, les individus adaptent leurs compétences, et le capitalisme libère les masses du labeur : « Le trait principal du progrès et du développement au cours du siècle passé est qu’il a libéré les masses du labeur accablant. »

Cela étaye l’idée que les suppressions actuelles ne sont pas une fin, mais un réalignement vers plus d’efficacité et d’innovation individuelle.

L’individu antifragile

Nassim Nicholas Taleb, dans Antifragile (2012), introduit l’antifragilité : les systèmes qui gagnent et se développent grâce au désordre. « L’antifragilité dépasse la résilience ou la robustesse : le résilient résiste aux chocs et reste le même ; l’antifragile s’améliore. » L’innovation naît de la volatilité et de la nécessité : elle jaillit souvent de situations initiales de nécessité, via surcompensation aux facteurs de stress.

Les individus sont antifragiles face aux institutions rigides : « Tu ne dois pas être antifragile au détriment de la fragilité des autres. » Dans la tech actuelle, les licenciements sont des facteurs de stress ; l’individu qui se forme seul (via auto-apprentissage) devient antifragile, tandis que les bureaucraties technocratiques s’effondrent.

Taleb critique la modernité top-down qui supprime la volatilité, rendant les systèmes fragiles – exactement le risque des entreprises sur-optimisées sans adaptation humaine.

Qu’en dit l’Histoire ?

Ces auteurs convergent : les ruptures technologiques sont gérées par le marché (Menger, Mises, Friedman), via l’innovation disruptive (Christensen) et l’antifragilité individuelle (Taleb). Après la théorie, nous pouvons aussi regarder du côté de l’Histoire, celle avec un grand « H » pour voir ce qu’elle en dit.

The European Experience, et particulièrement son chapitre sur l’économie, montre que l’Europe, et plus particulièrement le Royaume-Uni, a connu deux grandes révolutions industrielles : l’une entre 1760 et 1840, l’autre entre 1870 et 1914. Nous observons dans l’une comme l’autre des conditions de travail difficile, la misère urbaine, et d’importantes inégalités. Pourtant, Our World in Data montre qu’entre 1750 et 1950 environ, le PIB par habitant s’est multiplié par 4 en France et au Royaume-Uni, et l’espérance de vie est passée de moins de 40 ans à près de 70. La seconde révolution industrielle s’est également accompagnée d’une amélioration des standards de vie via des progrès dans les biens de consommation, l’urbanisation et l’apparition de nouveaux emplois dans les services : ce fut la croissance économique la plus rapide de l’histoire sur une si courte période.

Plus récemment, un article de The Guardian de 2015 remontait une étude menée sur 140 ans, montrant que le progrès technologique a créé nettement plus d’emplois qu’il n’en a détruit. L’impression de perte découle d’une migration de l’emploi depuis des tâches physiques vers des emplois de plus en plus qualifiés et orientés service (services à la personne, santé,… mais aussi créatifs et domaine du numérique). Cette évolution et la technologie se sont accompagnées de gains de productivité et de pouvoir d’achat, qui ont largement compensé les pertes observées dans des domaines comme l’agriculture et l’industrie.

Dans l’actualité encore plus récente, un article de Claw Bot sur le marché de l’emploi tech et IA de 2026 montre les opportunités qui commencent à émerger, avec des exemples particulièrement enthousiasmants d’anciens développeurs retrouvant les joies du code grâce à Claude Code.

L’histoire montre ainsi que la technologie libère le travail pour des tâches plus valorisantes, moyennant un petit temps d’adaptation.

La solution se trouve en chacun de nous

Ce que l’IA apporte d’inédit, c’est la vitesse et la brutalité de la rupture : l’IA nous envahit depuis quelques années à peine et chamboule déjà tout, quand les révolutions industrielles des XVIII et XIXe siècles s’étalaient sur plusieurs décennies. En face, les débats sur écran / pas écran dans les écoles ne sont pas encore résolus ; de là à réfléchir à des formations sur l’IA à l’école… (j’ai quand même trouvé une exception notable, mais pour l’automne 2026).

Dans cette situation, le plus important est de se former par soi-même. Comme l’a montré Nicholas Taleb, l’individu est antifragile, capable de s’adapter beaucoup plus vite qu’une institution lourde, en adaptant ses compétences à l’IA générative. En cela, l’apprentissage doit être autonome, il faut expérimenter, et entreprendre, même si les projets n’aboutissent pas, car l’expérience vient que par la pratique (ce serait un sujet d’étude à part entière).

Les auteurs de l’école autrichienne, Christensen, et même les enseignements de l’Histoire nous montrent que cette période n’est qu’une phase transitoire : les révolutions technologiques élèvent le niveau global, une fois passées les turbulences. L’espoir à long terme repose sur un marché libre où l’innovation crée plus qu’elle ne détruit, libérant l’humanité pour des accomplissements supérieurs.

L’histoire et la théorie économique convergent : adaptons-nous aujourd’hui par nous-mêmes, et demain, l’IA générative nous ouvrira une ère de prospérité et de réalisation personnelle inédite.

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